Le temps est venu pour mon surly bike de montrer ce qu'il a dans le buffet. Surly est un adjectif anglais signifiant littéralement en français: Grincheux, hargneux, maussade, renfrogné bourru... au choix. Paraitrait que je le suis aussi, on risque de bien se comprendre nous deux. Depuis un mois il se la coule douce, respectivement dans le bureau et le salon sous mon regard attendri. Je lui accorde quelque temps pour s'émanciper, viendra alors le moment de tenir compagnie à ses deux grands frères à la cave ou au garage.Samedi, j'ai bossé le matin, pris une bonne dose de sucres lents le midi, le temps ne m'est plus compté jusqu'à lundi 8h30. Le ciel n'est pas trop moche, surly a les crocs. On taille, il est 15 heures. Cap au sud: Châteaulin, je passerai la nuit dans les environs. Imitant un vieux crouton de général d'infanterie, penché sur sa carte d'état major, le monocle bien calé, j'ai repéré le noeud stratégique, comme on dit. Effectivement ce bourg se trouve approximativement au centre d'une zone qui couvre au nord Brest, à l'ouest la pointe de la presqu'île de Crozon, à l'est les monts d'Arrées au sud ouest la pointe du Raz. Pour la route à suivre j'aviserai demain matin au réveil.
Le ciel est gris virant vers un blanc qui laisse entrevoir l'éclaircie, qui d'ailleurs ne viendra jamais, plutôt que la pluie. Le vent est nul, le fond de l'air doux, 17 degrés, les mollets sont affûtés, les cuisses épaisses comme de gros jambons. Les conditions sont donc optimales pour
pédaler.La route qui m'entraine de Brest à Châteaulin serpente à travers des bourgs aux noms charmants( Plougastel, l'hopital Camfrout, le Faou, port Launay...), de nombreuses bosses, idéales pour s'amuser à saute moutons, dont une plus longue à la sortie du Faou offre comme récompense une fois sur sa hauteur une sympathique vue partielle des presqu'îles de Plougastel et Crozon. Après reflexion je ne suis pas certain pour celle de Plougastel. A droite sur la photo je miserai sur celle de Logonna Daoulas si jamais il en existe une. Je ne vais pas chipoter, si ce n'est celle de Plougastel, disons que c'est son avant poste .
Avant de partir j'ai noté un camping sur les hauteurs de Châteaulin, sur la route du Menez Hom. Au centre ville j'en prend donc la direction, la route grimpe amicalement. Après le viaduc je devine en amont un raidillon drôlement" baleze" coupant la route sur la droite. A sa hauteur je reluque le panneau indicateur: Ty Provost, bordel c'est le lieu dit où je me rend. Je vire au dernier moment, face a moi se presente un véritable mur, pas le temps de changer de développement , trop tard , j'ai pas anticipé! Je me le tape avec les battements de mon coeur qui la jouent rock'n roll et résonnent dans mes tempes, mes cuisses ne sont plus des jambons bien fermes mais de la fonte. Avec surly je peux grimper un mas de cogagne en fumant la pipe, faut voir les développement qui l'habille, le bougre. Le plus petit pour les pentes extrèmes est un 22 dents à l'avant couplé à un pignon de 32 à l'arrière. Pour les profanes, avec cette configuration si on ne tourne pas les jambes à bonne cadence on tombe à la renverse.( J'exagère un tout petit peu). Par contre si tu n'utilises pas tes développements à bon essien, ne percutes pas illico comme dans le cas présent tu morfles sévère, ou alors il te reste l'humiliation suprème de mettre pied à terre. Pitié jamais ça!
Suite à cette bonne sué j'arrive au camping. Chic, à part deux ou trois poilus je suis le maître de plusieurs hectares. La vue sur l'Aulne et ses boucles est reposante.
Je laisse couler le temps en flemmardant jusqu'au moment où mon estomac se souvient des ses besoins primaires. Je le
satisfait d'un cassoulet préparé avec amour, d'un demi pain, d'un morceau de Beaufort et d'une orange. Pour faire passer le tout 3 sachets de café soluble carte noire ( avec un j'ai l'impression d'avaler un breuvage de fillette) moins "dégueu" que le nescafé.Affalé sur l'herbe je digère william Saurin, bercé par le ron-ron monotone de France intox. J'attend qu'un train passe, peinard, relax. Je commence à piquer du nez, un oeil se met à dire merde à l'autre. Planqué derriere la visière de ma casquette des blues de st Louis, qui commence à ressembler plus à une galette qu'à un couvre chef, je le vois se diriger droit sur moi bien que son clébard tire sa laisse dans une autre direction. Mon petit doigt me dit que je ne vais pas y échapper. Bingo! une heure après je connais tout de mon lascar: Il a 55 ans, vient du Pas de Calais, visite la région avec le guide vert Michelin, adore les calvaires bien garnis du coin et les églises, trouve chiant que le camping soit vide (parle pour toi mon gros), me gonfle avec les langues régionales , bref un monologue qui n'en finit plus. Il est bien sympa le pépère mais j'ai envie de roupiller moi. Il me sort qu'il est du centre tendance Sarko , j'en ai rien à cirer moi! Je profite de l'opportunité pour lui balancer tout le bien que je pense du nain esperant le faire fuir. Peine perdue, ça lui recharge la pile et il s'excite de plus belle, commence à délirer sur l'insecurité. Je sens le vent mauvais et prétexte un gros besoin pour mettre fin à mon martyr. Il n'oublie pas de me dire à demain.C'est ça ouais, tu peux être sûr que dès l'aube je mets les voiles! Après cette affaire ne me dites pas que je ne suis pas à l'écoute de mes semblabes, je trouve que sur cette affaire j'ai été trop bien élevé. Comment elle fait sa femme pour tenir? J'ai fait ma B A annuel pas la peine de venir m'emmerder avec les lépreux et me taper des pieces jaunes, grace à moi elle a eut une bonne heure de répit dans le cabanon pour jouer à la crapette ou se creuser les méninges avec le sudoku du journal local.
La tente est un peu étroite, elle me rappele quelque chose, bah au moins quand l'heure du jugement dernier sonnera je ne risque pas d'être dépaysé. Dedans si tu as envie de te gratter l'oreille avec les doigts de pieds, tu peux oublier, acrobaties garanties pour se dévetir et se lover
dans le duvet sinon tu défonces tout. La notice indique qu'elle est prévue pour deux personnes. Elle a du être conçu par des lutins. Il faut mieux prévoir ses petits besoins si l'on veut éviter de se désarticuler en pleine nuit pour enfiler vêtements et chaussures. Je n'y échapperai pas. Je m'endort comme une enclume dans un agréable fumet de pompes mariné au jus de chaussettesBranle- bas dès les premières lueurs. L'humidité a oeuvré durant la nuit, le sol est trempé, le brouillard dense. Café, pomme, quelques biscuits Figolus en guise de petit déjeuner. Je remballe tout le matos, y compris la tente mouillée, pas de temps à perdre sinon je risque de croiser ma pipelette de la veille. Le local du gérant indique qu'il prend ses quartiers à 9h30, je lui laisse un mot signifiant que je lui enverrai un chèque de 4 euros pour la location du terrain dès mon retour. Imitant un chevalier de l'apocalypse je plonge sur Châteaulin à fond les gamelles en perçant le brouillard, j'y trouve un bar tabac presse ouvert, boit un bon café noir, décortique l'Equipe tout en fumant la premiere cigarette de la journée. Le bonheur! Un matin sans ces trois ingrédients conjugués ne mérite d'être coché.
Direction les monts d'Arrée, mon far west, mon eldorado, les grands espaces, un terrain de jeu sans barrières, le prolongement de l'enfance à l'échelle adulte. Je réveille Sergio Leone. St Ségal, Loperec, st Rivoal, Brennilis, Botmeur... les villages défilent, rien ne les différencie les uns des autres, pas de vie c'est le jour du seigneur, du repos, tout est en suspend comme dans un film du cuisinier roi des spaghettis. A leur entrée je suis sur mes gardes prêt à dégainer, mais non pas de "pistelolero " surgissant du coin de la rue colt à la main pour me faire cracher le plan du magot planqué quelque part dans le cimetière, et me refroidir ensuite si affinités, pas plus que de joli clone de Claudia Cardinale tirant l'eau du puits ou étendant le linge , attendant le premier "gringo" de passage pour l'arracher à l'ennui et l'emmener au loin sur sa monture découvrir les mirages de la ville. Entre ces villages on ne sent plus la civilisation si ce n'est celle d'un temps révolu. Les voitures sont rares, quelques habitations isolées, un lycée agricole au milieu de nulle part, ou il est vain pour les pensionnaires de sécher les cours pour aller au ciné ou claquer une partie de flipper au bistrot du coin. Encore des jeunesses gachées! Des clôtures, quelques champs labourés rappelent une présence humaine au milieu de ces paysages pelés par les vents dès que tu montes un peu. Le bruit du silence entremelé de ceux de mon souffle et du cliquetis de ma roue libre. C'est vraiment chouette.J'arrive à Sizun et profite du bistrot ouvert pour m'envoyer un bon demi bien frais. En passant devant l'église je pouffe de rire en me remémorant mon empêcheur de dormir du camping et sa grande passion pour les calvaires bien garnis. En quittant Sizun pour Brest je laisse derriere moi les monts. Avant Landerneau je trouve un bon endroit pour le casse croûte de midi et pique une grosse sieste du tonnerre. Le ciel est gris, pas dans le ton de celui qui annonce l'éclaircie, un gris plus proche de la feraille, que de l'immaculé, annonciateur de pluie. En d'autres moments j'aime bien le large ruban asphalté qui mène de Sizun à Landerneau, mais là après quelques heures sur les routes des monts d'Arrée étroites, épaisses comme des feuilles de papier cigarette, je le trouve prétencieux et terne. Landerneau dernière gare avant le terminus, en train, ou a vélo par la petite route touristique qui ressemble à des dos de chameaux, les derniers kilomètres le cou se tordant sur la gauche pour le spectacle des rives de l'Elorn, le port de plaisance qui me laisse de marbre avec ses petites coques de rien du tout, contrairement aux énormes mastodontes du port de commerce véritables invitations aux Amériques, qui inspirent la mélancolie. cette fois j'évite la petite route pour remonter vers le nord à Plouvien via st Divy faire coucou à Florian et mine de rien rafraichir ma mémoire sur la façon de réviser le bac. Raté il étudie la meilleure prise en main possible de la télécommande tv. Comme prévu entre Plouvien et Brest un petit crachin s'invite pour me signifier que l'heure est venue de rentrer à la maison
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